Surpris par l'orage

 

Nous escaladâmes deux cheminées, tandis que le ciel devenait crépusculaire. Comme nous arrivions sur l'épaule du pic, je vis s'avancer un immense rideau violet, qu'un éclair rouge déchira brusquement, mais sans bruit. (...)

Le paysage, que j'avais toujours vu trembler sous le soleil, dans l'air dansant des chaudes journées, était maintenant figé comme une immense crèche en carton.

Je n'avais pas peur, mais je sentais une inquiétude étrange, une angoisse profonde, animale. (...) Devant moi, sur le rocher gris, les premières gouttes tombèrent. Très écartées les unes des autres, elles éclataient en taches violettes, aussi grandes que des pièces de deux sous. Puis elles se rapprochèrent dans l'espace et dans le temps, et la roche brilla comme un trottoir mouillé. Enfin, tout à coup, un éclair rapide, suivi d'un coup de foudre sec et vibrant, creva les nuages qui s'effondrèrent sur la garrigue dans un immense crépitement. La pluie verticale cachait maintenant le paysage, dont il ne restait qu'un demi-cercle fermé par un rideau de perles blanches. De temps à autre, un éclair si rapide qu'il paraissait immobile illuminait le plafond noir.

 

Marcel PAGNOL "Le château de ma mère"