Patricia et le lion

 

Patricia rejeta avec violence la patte qui pouvait d'un seul battement la réduire en pulpe et se dressa tendue, crispée et incroyablement fragile devant le grand fauve à moitié assoupi.

La petite fille, soudain, plia les genoux, sauta aussi haut qu'elle put et se laissa retomber, les pieds réunis, et d'un élan qui redoublait la violence de sa chute, sur le flanc du lion. Elle rebondit contre le sol et recommença plusieurs fois cet assaut. Puis elle martela le ventre à coups de poings, à coups de tête. Puis elle se jeta sur la crinière, la saisit des deux mains et se mit à secouer en tous sens le mufle terrible.

(...) Le grand lion roula sur le dos, étendit une patte et ouvrit sa gueule sombre.

Mais le rugissement de mort que j'attendais ne vint pas. A sa place résonna cette sorte de rumeur énorme, rauque et joyeuse, cette grondante allégresse qui servait de rire à King. La patte formidable, au lieu de s'abattre sur Patricia et de la mettre en pièces, s'approcha d'elle tout doucement, les griffes rentrées, cueillit la petite fille et la coucha par terre avec gentillesse. (...) Il lui lécha la main et la nuque.

 

Joseph KESSEL "Le lion"