Le Niolo

 

Dix minutes plus tard, nous atteignîmes le défilé.

Alors j'aperçus un surprenant pays. Au-delà d'une autre forêt, une vallée, mais une vallée comme je n'en avais jamais vu, une solitude de pierres longue de dix lieues, creusée entre des montagnes hautes de deux mille mètres et sans un champ, sans un arbre visible. C'est le Niolo. (...)

Bientôt, nous fûmes au fond de ce trou sauvage et d'une inimaginable beauté.

Pas une herbe, pas une plante : du granit, rien que du granit. A perte de vue devant nous, un désert de granit étincelant, chauffé comme un four par un furieux soleil qui semble exprès suspendu au-dessus de cette gorge de pierres. Quand on lève les yeux vers les crêtes, on s'arrête, ébloui et stupéfait. Elles paraissent rouges et dentelées comme des festons de corail, car tous les sommets sont en porphyre ; et le ciel au-dessus semble violet, lilas, décoloré par le voisinage de ces étranges montagnes. Plus bas, le granit est gris scintillant, et sous nos pieds, il semble râpé, broyé ; nous marchons sur de la poudre luisante. A notre droite, dans une longue et tortueuse ornière, un torrent tumultueux gronde et court.

 

Guy de MAUPASSANT "Un bandit corse"