L'ascension
Résolument,
il entreprit l'escalade de la cheminée. Chaque morceau de pierre devenait son
ami. La faille, d'abord large et profonde, se rétrécissait jusqu'à n'être plus
qu'une fissure, bourrée de neige compacte. Isaïe tira le piolet au manche
court, qu'il avait engagé dans les lanières de son sac. A coups mesurés, il
taillait des encoches dans la masse gelée. Des éclats sautaient autour de lui
et rebondissaient contre la paroi avec un tintement de vitre rompue. Ebranlée
par le choc, la neige coulait dans les manches de sa veste, s'infiltrait entre
son foulard et son cou, mouillait sa poitrine, son ventre. Une poudre blanche
l'aveuglait. Il secouait la tête, sacrait, crachait, et continuait son travail
avec une pensée de rage et de plaisir intenses. Même dégagées, les prises
étaient trop sommaires. Les souliers dérapaient sur le verglas. Isaïe ne
pouvait plus compter que sur ses mains pour le propulser, centimètre par
centimètre, vers les hauteurs. (...) Continuer ? Par où ? Comment ?
Henri TROYAT "La neige en deuil"