Devenir marin
Et pourtant
on en savait des choses, mes petits frères. D'abord, bien sûr, il fallait
posséder ce sens mystérieux qui s'appelle "sens de la mer". Nous
autres, les Bretons de la côte, on apprenait ça en naissant, probable ! On
savait à peine marcher qu'on godillait déjà comme des grands, qu'on barrait un
canot au ras des cailloux et qu'on ne rêvait que d'une chose : partir un jour
vers le grand large.
Malgré ça,
quand on était embarqué comme mousse et qu'on mettait notre sac à bord d'un
grand cap-hornier, on s'apercevait très vite qu'on avait tout à apprendre. Et
on l'apprenait à coups de bottes dans les fesses. C'était
pas méchant et ça faisait rentrer le métier dans le corps. Au début, on se
disait qu'on ne s'y reconnaîtrait jamais dans tant de nœuds, tant de voiles, et
la première fois qu'on vous expédiait du côté du grand cacatois, tout là-haut
dans la mâture, on avait envie d'appeler sa mère. Et puis, peu à peu, les
choses se mettaient en place et un jour on devenait un matelot premier brin,
c'est-à-dire un véritable marin. Quand venait le moment où l'officier de quart
vous confiait la barre à vous tout seul, par gros temps, et que vous saviez que
la vie du bateau et celle de l'équipage reposaient
entièrement sur vous, sur votre vigilance, alors là, oui, mes petits gars, vous
vous sentiez un homme !
Yvon MAUFFRET "Une amitié bleu outremer" Rageot